Vizir à la place du vizir

Cette année une situation se répète régulièrement en classe (pour rappel, élèves de 4 à 6 ans) : chaque fois que je me lève de ma chaise, au coin réunion, pour aller chercher quelque chose, il y a au moins 4 ou 5 élèves qui bondissent pour s’assoir à ma place. Évidemment ça se bagarre et mon cancre préféré est celui qui tient bon et qui refuse de se lever. Plusieurs fois je l’ai pris par le bras pour qu’il rejoigne le banc, mais dernièrement ça dégénérait, car il se mettait à hurler, lancer une chaise en finissant par dire « maîtresse caca » ! Oui, c’est épuisant nerveusement, je consulte d’ailleurs…les astres.

Bref, il semblerait qu’aujourd’hui les petits lulus ont de la difficulté à trouver leur place. Il pourrait y avoir toutes sortes d’explications à ce mouvement général, mais je m’abstiens d’entrer dans des considérations qui m’échappent. En revanche, comme un jour j’ai décidé que je n’entrerai plus dans un rapport de force avec mon cancre préféré, je lui ai dit : « tu peux bien prendre ma place, moi je prends la tienne, mais moi je serai toujours M.-R. et toi tu seras toujours M., peu importe où chacun va s’assoir. » Au bout d’un moment, il a voulu retourner à sa place.

D’année en année, il est extrêmement clair que s’appuyer uniquement sur son autorité d’adulte est peine perdue. Le pouvoir de l’adulte qui impose ses règles part en cacahuètes, cette époque est pratiquement révolue. Il est d’ailleurs illusoire de croire que cela va revenir en arrière, qu’un balancier remettrait en route un équilibre qui s’appuyait, autrefois, sur la peur et la force. Nous sommes obligés d’innover, d’inventer, de créer une nouvelle relation à l’enfant. Cette nouvelle relation ne pourra se créer que si nous-mêmes, adultes, commençons à percevoir notre être différemment.

J’avais été époustouflée autrefois par un prof d’uni qui nous interrogeait sur un sujet d’ordre poétique et la salle restait dans un silence de glace… Ce professeur avait fini par demander : « vous vous taisez parce que vous ne savez pas, parce que vous avez peur de vous tromper ou parce que vous êtes impressionnés ? ». Avec ces quelques mots, il avait détendu l’atmosphère, puis il a ajouté : « vous savez, moi je ne suis rien de plus que vous, je suis simplement plus vieux, alors je sais plus de choses, j’ai eu le temps de lire et d’apprendre, c’est tout. » Et voilà, il avait résumé en quelques mots le statut de l’adulte : il n’est rien de plus, il est juste plus vieux. Son humilité lui avait valu mon respect et ma reconnaissance éternelle.

Il va donc falloir sortir du Moyen-Âge parental, poser nos cuirasses et nos armes, se dépouiller et se présenter à nos enfants, avec humilité, dans nos habits de jute…
Évidemment que l’adulte reste responsable, il accompagne l’enfant sur son chemin et veille sur son bien-être, sa santé, sa sécurité. Ce rapport reste une réalité dont on ne peut échapper, nous nous devons de l’encadrer, lui offrir un cadre avec certaines limites, mais c’est notre élan de cœur qui doit pouvoir se déployer : rien n’est à imposer, tout est à offrir.

Je rencontre beaucoup de parents qui m’expliquent que leur enfant, malheureusement, ne mange pas de légumes, il ne veut que des pâtes, des frites et des saucisses. Wouaw ! Vous prenez des risques sanitaires !
Je me souviens de toute l’inventivité de ma mère pour faire avaler des légumes à mon petit frère…moi-même je me suis donnée beaucoup de peine… il fallu être extrêmement attentive pour déceler le goût préféré (le beurre, le lait, le jambon, le fromage, le pain ?) pour enrober ces f….. légumes : une fois en soupe, une fois en quiche, une fois en gratin, sans oublier la version purée, avec le volcan pour la sauce au milieu… L’astuce étant de trouver l’alliage adéquat pour faire passer les légumes ! Sans parler de toutes les salades racontées pour rendre les légumes attrayants et indispensables : oh tu sais, ta langue n’est pas contente de cette purée de haricots, mais ton estomac se réjouiiiiit ! et il dit « chic des haricots » parce qu’il aimerait les distribuer à toutes les petites cellules qui ne voient pas le soleil au fond des intestins et comme les haricots ont grandi grâce au soleil, toutes les petites cellules reçoivent un petit peu de soleil en les goûtant et elles disent              « merci M. de nous offrir ces délicieux haricots que maman a préparés avec amour… » et blabla et blabla…

C’est sûr y’faut s’donner, être au taquet, ça demande du temps, de la disponibilité d’esprit, une pointe d’humour et beaucoup de conviction, mais il n’est pas question de se coucher fâchés pour une histoire de légumes !

L’humour est une ressource bien efficace pour déjouer les résistances et les dérapages qui affluent bien vite. Le one mama show ou one papa show est à développer à outrance : chanter, imiter les animaux, prendre des accents, danser, faire des grimaces… Il va falloir régater avec les I-pad, les I-phone, la TV et le clown du McMou.

Avec le temps j’ai remarqué qu’il était plus efficace de parler avec le cœur, plutôt que de se lancer dans des explications rationnelles ou des dialectiques qui n’en finissent pas. Je crois que les explications sont en fin de compte assez limitées, chacun espérant avoir le dernier mot, alors que le langage du cœur paraît infini, démesuré, bien plus riche et poétique. N’est-ce pas aussi ce qui s’apprend, lorsqu’on se forme à la communication non violente ? On parle de son ressenti, de ses souhaits, il n’y a pas de démonstration, il n’y a que des explicitations en partant de soi.

Et quand papa ou maman parle de soi, c’est un monde enchanteur qui s’éveille, tout à coup on réalise qu’une fois, eux aussi ils ont été enfants, ils ont pleuré, ils ont eu peur, on leur a coupé la paix, on les a ignorés, on leur a fait très mal, leur maîtresse a été très méchante et leur maman très injuste, ils ne voulaient pas rester dans le noir, ils avaient envie d’être superman, ils ont fait des bêtises, ils ont dit des p’tits mensonges et…ils n’aimaient pas les légumes.
C’est pas magnifique ! Vous voilà d’égal à égal, simplement un peu décalés dans le temps, car aujourd’hui vous êtes vizir à la place du vizir !

Une réflexion sur « Vizir à la place du vizir »

  1. Ha tellement vrai! En ce moment, dans mon travail, j’observe justement comment est-ce que les relations entre parents et enfants se mettent en place au moment de l’entrée dans l’adolescence, moi n’ayant pas encore d’enfant je ne suis pas experte, mais ça à l’air de demander beaucoup beaucoup de temps, de présence, de courage, de patience et surtout d’amour!

    Certains parents ont du mal à poser les limites nécessaires à l’enfant pour se situer dans le monde sans lui mettre des barrières de fil barbelés ou pire, ne pas en mettre du tout.
    Être capable de se montrer sous son vrai jour, avec ses doutes et ses peurs, c’est la fenêtre que l’on peut ouvrir à l’autre pour qu’il apprenne à nous connaître et même MIEUX: à nous comprendre!

    “Te faire manger des légumes c’est pas pour être “relou” mais c’est parce que je t’aime alors j’aimerai que tu sois en bonne santé pour devenir le meilleur de toi que tu puisse devenir….”

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