Sexe, désir & flamenco

J’avais lu il y a très longtemps – j’étais tout jeune ado – un livre qui s’appelait « Rue des Mamours » de Jacques Lanzmann… j’étais une toute jeune demoiselle et je me souviens de m’être fait la réflexion : « heureusement que je suis une fille, comme ça mes désirs ne se voient pas ! ». Dans le même temps, je reprochais aux garçons de sauter sur tout ce qui bouge… Allez comprendre !

C’était l’époque où j’entretenais des amours platoniques. Les garçons devaient se tenir à carreau et être vaillants !
J’étais une vraie tortionnaire platonique…

Il faut dire que jusqu’à 13 ans, j’étais considérée comme « boulotte » et je n’intéressais personne. Mais à partir de 14 ans, la puberté-tout-ça-tout-ça, j’étais semble-t-il devenue attrayante dans les critères de l’époque. Mon esprit n’avait pas eu le temps de s’accoutumer à ce nouveau corps et je ne comprenais pas le succès qui m’entourait tout à coup. Mauvais timing.

Moi, je voulais des sentiments profonds, élevés, sincères, durables, à la vie à la mort… évidemment à 15 ans, c’était un peu fort de café. Donc, je m’étais convertie, sans le vouloir en « tortionnaire platonique ». Il fallait se montrer à la hauteur, force, endurance, patience, persévérance, etc, etc. En un mot, je n’étais pas du tout prête à m’élancer dans les bras d’Eros.

Pendant les années qui ont suivi, je compensais mon malaise corporel par toutes sortes de lectures et de réflexions que j’estimais de haut vol. Il fallait suivre : Sartre, Camus, Ionesco, Kafka, Malraux, etc… C’était l’époque où plus l’échange était tourmenté, mieux c’était, ça faisait vrai, ça faisait authentique et profond.
Mes aspirations étaient si absolues, qu’elles brûlaient tout sur leur passage. Il fallait que mon amoureux soit aussi un père, un frère, un confident, un Roméo, enfin tout à la fois, sinon il me semblait que cela ne valait pas la peine, ça valait pas le coup (hé-hé..)

Il faut dire que dans ma culture andalouse, il y avait quelque chose qui ressemblait à «on n’a pas gardé les cochons ensemble, il faut que tu te montres à la hauteur ! ».

Quelque chose dans l’inconscient familial a dû se transmettre de mère en fille dans cet état d’esprit… parce que je me souviens d’un épisode cocasse, au temps où ma fille devait avoir à tout casser…disons : 6 ans ! Je traversais le préau de son école en tenant ma fille d’une main et une de ses copines de l’autre, appelons-là « Gwendoline ». Arrive Loïc à vélo, baskets ouvertes, casquette à l’envers, t-shirt jusqu’aux genoux, en faisant des virages devant nous…il frimait tel l’ado, sauf qu’il avait 7 ans. Gwendoline me lâche la main et lui court après en criant : « Loïc, Loïc ! ». Loïc avait fait mouche. Mais ma fille ne bronche pas, elle continue, sa main dans la mienne. Évidemment, Loïc revient à la charge en nous frôlant à vélo : « Hé Mélissa ! ». Et ma fille, répond imperturbable : « Salut ». Et dans ma tête, je me suis dite : « C’est bien ma fille. » Oh comme j’étais fière… Quand j’y repense, je suis morte de rire !

La grande crainte dans cette éducation andalouse, c’était que l’on profite de nous, les filles donc… Ma mère m’a dit une fois à propos d’un amoureux : « attention, parce qu’il ne faut pas qu’on te prenne pour un mouchoir qu’on jette quand on l’a utilisé ! », et je m’entends lui répondre : « mais c’est peut-être moi qui ai besoin de me moucher ! » …

Dans la culture andalouse que j’ai reçue, les allégories au sexe, aussi bien masculin que féminin sont d’une variété insoupçonnable ! Tous les éléments de la nature ou du quotidien en sont truffés, à croire qu’il n’y a que ça dans la vie. Les fruits et les fleurs sont très souvent associés aux sexes, les bourgeons se réfèrent très souvent à l’homme et les fleurs aux femmes. Tout ramène au sexe et au désir, il s’agit d’en faire des allusions parfois poétiques, parfois triviales, cela n’a pas d’importance, le but étant que cela fasse rire et qu’on s’en réjouisse. Vous voulez des exemples ? Vous serez étonnés de leur simplicité…et pourtant… selon le contexte, ça a son effet pour qui sait entendre : « j’ai un mari qui sait prendre soin de son jardin », « mon mari est très bricoleur, il manie sa clef anglaise avec dextérité », « mon mari sait faire le plein et on n’est jamais en panne », « ça ne sert à rien d’avoir un crayon s’il n’est jamais taillé »,etc, etc. Sans fin. Cet état d’esprit a dû traverser mon imaginaire, car quand ma fille est née, personne n’avait regardé si c’était une fille ou un garçon, alors on l’a déballée du linge qui la recouvrait et j’ai vu : un abricot !
(…)

L’initiation au plaisir avait commencé dès le berceau : c’était la lolette que l’on trempait dans du miel, le gâteau au chocolat qu’on avait le droit de prendre avec les doigts et plus tard la cuisse de poulet à mordre sans couteau ni fourchette, tous ces fruits qui dégoulinaient dans nos mains, la poire, la pastèque, le melon, la pêche… Je me souviens que mon frère, bambin,  avait le droit d’être nu dans l’herbe, parce qu’il fallait que « ça respire »; mais aussi, se faire masser à l’huile d’amande douce, jouer dans le bain plein de mousse, enfiler le pyjama qui avait été chauffé sur le radiateur… Manger, chanter, danser étaient sources de joie et de partages. Chaque moment de plaisir était salué et respecté.

Mais à partir de l’adolescence, il y a eu comme un revirement. On ne pouvait plus tout prendre à la légère, parce que la Vie nous pendait au nez ! Mon frère a eu la même éducation que moi : on pouvait donner la Vie, fallait pas faire n’importe quoi !
En parallèle, de grandes valeurs étaient entretenues : il ne fallait avoir qu’une parole, se montrer généreux, ne pas compter, être loyal, fidèle, inébranlable, confiant dans la grande Vie, etc…
« La honra y el honor » étaient tout simplement les deux chevilles ouvrières de la vie ! On traduit les deux termes par l’honneur, mais il s’agit là d’un raccourci et de clichés, comme dans Astérix en Hispanie. La honra est beaucoup plus que du simple orgueil, il est associé à de grandes valeurs et notamment la dignité. C’est quand même le pays de Don Quijote ! La honra c’est pouvoir se regarder tout simplement dans une glace et se sentir digne, faire de son mieux pour incarner la grandeur de l’être humain.

Dans cette culture, on n’avait pas peur d’appeler son fils Domingo, Jésus ou  Salvador, appeler sa fille Encarnación, Fe, Immaculada, Dolores, Olvido, Esperanza, Milagros !!!

Un exemple incroyable de cet état d’esprit c’est que mon père, enfant, chantait du flamenco. On venait le chercher des villages voisins pour qu’il accompagne les groupes de musiciens. Son père lui avait demandé de ne pas aller chanter à volonté, parce qu’il ne voulait pas qu’on abuse de lui. Mon père devait lui demander la permission pour partir. Mon grand-père paternel est mort quand mon père avait une douzaine d’année…et mon père n’a plus jamais chanté, car son père n’était plus là pour lui donner son autorisation.

Ainsi donc dans ma famille le plaisir était un fil rouge discontinu qui se poursuivait de jour en jour, mais associé à des aspirations de grandeur, de dépassement, de transcendance et il ne s’agissait pas de tout mélanger !

Le flamenco est l’expression de cette culture, de cet état d’esprit, cette manière de percevoir l’amour et le désir…  Il fait rire le touriste, mais attention : c’est pas d’la blague ! Il faut se montrer à la hauteur et rester digne ! On ne rigole pas du tout : ni avec le plaisir, ni avec le désir, c’est à la vie-à la mort. Rien n’est mou, le regard est pénétrant et le coup de rein maîtrisé. Olé !
https://www.youtube.com/watch?v=XpG_wvdhkRM

(la suite au prochain épisode)

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