Que votre corps exulte !

Lundi c’était la rentrée et j’ai accueilli dans ma classe de nouveaux élèves de 4 ans qui commençaient leur scolarité. Parmi eux, certains ne parlaient pas français et n’ont jamais été en crèche avant ; ils sont arrivés, puis ils se sont mis à pleurer en hurlant, verts de colère ou de rage. « Comment a-t-on osé m’abandonner là au milieu de ces inconnus, seul/e, si seul/e ! »

Certains ont pris sur eux, toute la matinée, puis tout l’après-midi, mais quand ils ont vu – à 16h. – que personne n’était venu pour les chercher et qu’ils allaient se farcir encore deux heures aux activités parascolaires…c’en était trop…ils ont décompensé, inconsolables !

Tous ces pleurs étaient l’expression de leur sentiment de haute trahison ! Toute leur énergie s’exprimait librement et ouvertement.

Ceux qui pleurent en silence à 4 ans me plongent dans la tristesse et le désarroi. Il y a des adultes qui peuvent rire silencieusement, ils ont appris à se limiter, mais tous les enfants de 4 ans rient à gorge déployée.

Le lendemain ils allaient mieux, ils ont pu observer qu’il y avait quand même deux trois trucs pouvant être intéressants en classe.

A la récréation, les enfants crient dans le préau, ils s’époumonent et on se demande pourquoi.

Vous vous imaginez en tant qu’adultes qu’ils courent parce que cela fait partie du jeu et bien détrompez-vous … parfois je suis allée leur demander: « à quoi vous jouez ? », à 4 ou 5 ans, ils peuvent vous répondre : « On court ! ».

Peu à peu en grandissant, ils s’organisent autour d’un jeu – au loup, chat perché, gendarmes et voleurs, filles attrapent garçons, etc – mais les tout petits peuvent juste courir et crier. Avec le temps, je crois que j’ai compris : ils sont surexcités, une énergie doit monter dans leur corps, envahir leur être, ils ne savent pas encore qu’en faire, alors ils courent et ils crient. Leur corps exulte…

Les enfants hurlent pour exprimer leur joie, leur souffle se coupe de tant d’énergie, ils expirent en criant.

Si vous observez un enfant en bas âge, comme il ne sait pas encore parler, il tend les bras si quelque chose est attractif et il pousse un cri. Peu à peu, on essaie d’insuffler du vocabulaire sur ces cris d’exaltation, on essaie de canaliser cette euphorie de vie. Les parents font tout pour calmer ces élans de joie, s’ils sont trop excités, cela fait peur ou dérange, on craint qu’ils finissent par se blesser ; les parents font tout aussi pour faire cesser les pleurs. Un enfant calme rassure.

Le grand drame qui se profile c’est : la vidéo, le film, le dessin animé… Tous les écrans abrutissent et pendant qu’ils regardent, fascinés, hypnotisés, subjugués, effectivement toute leur énergie est sous la tutelle de l’écran…et cette énergie disparaît le temps du visionnement. Les parents, taguenets comme tout, comprennent tout de travers : ils pensent qu’ils se calment ! Misère… alors que leur énergie est juste bâillonnée, annihilée.

En classe, 20 enfants de 4 ou 5 ans réfléchissent à haute voix, chantonnent, gesticulent, courent aussi… drainer cette énergie commune est une gageure. Alors il y a des chansons pour s’époumoner en coeur. On met en place des comptines à gestes, des jeux en salle pour canaliser, organiser cette masse d’énergie vitale. Peu à peu on veut que les mots viennent prendre toute la place, on veut qu’ils puissent exprimer par des phrases le foisonnement de pensées, sentiments, ressentis qui les traversent… mais comment contenir dans des mots, ce feu vital, cette énergie qui donne envie de rire et de crier ?

Rapidement, on comprend que les paroles ne correspondent pas toujours à la réalité, que les mots n’expriment pas tout ce que l’on ressent, ces mots se bousculent et ne peuvent pas contenir tout ce qui est à dire. Parfois même, les paroles sont vaines… la politesse, l’à-propos, la bienséance vient couvrir d’un voile tous les sentiments que l’on voudrait lancer au vent… Alors on perd le fil de la parole vraie, on se retrouve chez un psy pour dénouer le sac de noeud dans lequel on s’est laissé piéger.

Pourtant… chanter… c’est une manière de maintenir le va et vient des vagues du souffle vital et les notes sont la couleur de l’émotion qui nous traverse. Peut-être que les musiciens sont des chanteurs bâillonnés et les fumeurs des chanteurs contrariés…

Êtes-vous de ceux qui chantonnent en exécutant une tâche ménagère, ceux qui suivent l’air qui passe à la radio ou sur votre I-chose, ceux qui fredonnent en conduisant, ceux qui chantent sous la douche ?

Je vous le souhaite  pour que cette exaltation de vie qui était la vôtre, enfant, soit toujours vivante et que votre corps exulte  !

PS : et si vous êtes parent, c’est l’occasion de chanter à nouveau, parce que les petits loups qui chantent avec beaucoup de ferveur et d’entrain sont contagieux… (quelle chance vous avez!)

3 réflexions sur « Que votre corps exulte ! »

  1. Magnifique et tellement juste – Je voudrais retomber en enfance pour être dans ta classe !
    De ma fenêtre, chaque jour j’entends non pas siffler le train mais hurler les enfants de l’école primaire qui courent, qui courent….

  2. C’est drôle, parfois je lis tes textes en me disant “tiens tiens, mh, intéressant ce point de vue”, et je découvre des choses. D’autres fois, je lis un des tes textes et me dis “bon sang! C’est exactement ce que je pense!”.

    A la différence que je n’arrive pas forcément à mettre des mots dessus. Ces temps, en sortant du travail/de l’école, après être restée enfermée et assise toute la journée, j’ai qu’une envie: courir et crier. Je me dis “société d’aliénés”. Et parfois, j’ai un tas de pensées qui viennent en mon esprit, et une envie folle d’écrire. Mais arrivée à la maison, aucune envie de me rasseoir derrière un écran, me défouler paraissant plus attrayant.

    Avec toutes ces choses à faire, cette nouvelle vie avec vingt milles heures par semaine, ma question est: comment fais-tu pour être organisée? Où le trouves-tu le plaisir, mis à part dans les cigarettes et le petit verre de rouge? Où la trouves-tu l’énergie?
    ****
    Aujourd’hui, j’ouvre ma boite mail. Trois jours que je ne l’ai pas consultée, 80% de pubs, et deux mails intéressants: un lié à la dance, et l’autre, une annonce comme quoi un nouveau texte a été publié sur ton site. Trop bien! Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais tes textes me nourrissent et m’animent, et j’imagine que je ne suis pas la seule 🙂 (celui ci en l’occurence m’a même fait pleurer, je ne sais pas trop pourquoi..)

  3. OUiii, que le corps exulte!
    Merci de permettre de remettre au milieu du village (oups pardon, au milieu de ta classe),
    l’énergie pure, celle qui passe par la liberté du mouvement, par la liberté de la voix.
    Celle qui n’a pas de mot, qui “est”, sans avoir à se justifier.
    Celle qui est légitime, qui “est” au delà de la raison, du mental, de la compréhension.
    Celle qu’on a juste à laisser exprimer pour être plus complet, plus riche, plus vivant.
    Quelle chance pour ces petits êtres de pouvoir être en compagnie d’une enseignante qui a non seulement la capacité de le comprendre mais aussi celle de le permettre.
    Autoriser au lieu de brimer. Canaliser au lieu d’étouffer.
    Chacun de ces enfants là repartira avec cette petite graine que tu auras semé et qui grandira, verdira, donnera des feuilles, des fleurs, des fruits… ou pas, selon le terrain et le climat.
    Que le corps exulte!

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