Offre d’emploi spontanée

« Maman, pourquoi t’as pas choisi le métier de madame… »
Je devais avoir 5 ou 6 ans quand j’ai posé cette question à ma mère…
Évidemment, c’était toujours madame qui décidait de tout et elle commandait à mère toute la journée. Et puis de temps en temps je voyais bien que ma mère était inquiète de l’humeur ou des remarques de madame.

Mon repas était servi à 11h30 pétantes, la table était dressée pour moi toute seule à la cuisine, je mangeais pendant que mon père préparait la salle à manger et ma mère préparait les repas. Repue, je faisais la sieste à la buanderie, juste à côté de la cuisine, enroulée dans mon matelas mousse que j’imaginais être une grotte secrète.

Un jour, la lubie m’a prise de prendre exactement la même intonation que madame, le même rythme, et j’ai vraiment imité madame en criant « Ysidrâââ ! » J’ai entendu ma mère détaler en disant « oui madame ! ». Mon coeur battait la chamade, elle est revenue en disant à mon père : « elle m’a dit qu’elle ne m’avait pas appelée, mais tu l’as bien entendue ? » et mon père acquiesçait, il l’avait aussi entendue l’appeler. Moi, je riais dans ma grotte, tout en ayant très peur d’être découverte.

Je crois que j’ai avoué ma farce à ma mère, l’été passé, je riais encore et ma mère a bien rigolé. Ouf !

Ma mère a toujours beaucoup valorisé tout ce qu’elle faisait et j’étais conviée à faire comme elle. Donc à 4 ans, je faisais mon lit chaque matin et le matelas évidemment était trop lourd pour que je puisse y glisser les draps. (Pas de couette à l’époque). Il existait un enregistrement sur les bandes d’un vieux magnéto où on m’entendait dire « mais c’est trop lourd maman ! », et elle me répondait « mais non ! Regarde… » et elle chantait « le travail c’est la santé… » d’Henri Salvador, seulement la suite je ne l’ai découverte qu’à 30 ans… « rien faire c’est la conserver », cette phrase ma mère ne l’a jamais chantée… Donc le travail, c’était la santé et ma mère n’a pas arrêté de répéter depuis ma tendre enfance : « ma seule richesse c’est ma fierté et mon travail ».

Cuisinière et femme de ménage, c’était le travail de ma mère, chauffeur et valet de chambre, celui de mon père. Ils ont travaillé ensemble pendant mes 8 premières années, alors j’étais tout le temps avec eux. Je suivais le rythme de leurs journées et j’étais conviée à toutes leurs activités. Quand mon père passait la cireuse, je pouvais monter dessus et ça valait un carrousel au Luna Park.

J’ai donc appris très tôt à faire les sauces à salade, plucher les légumes, passer l’aspirateur, nettoyer les vitres ou les sols, etc… Seulement j’ai aussi appris tout l’art de faire disparaître des tâches de calcaire, donner à un four une nouvelle jeunesse, démonter une hotte pour la dégraisser, purger des lavabos, cirer les meubles en bois ou en cuir, ranger des armoires comme des étagères de magasin. La cuvette de nos WC était immaculée et un jour, un plombier s’en était extasié en disant qu’on aurait pu y boire un café…

Madame avait trois armoires du sol au plafond de chaussures, éclairées comme dans un magasin, une rangée d’armoires à habits. Quand madame triait ses habits, c’était la fête, parce qu’elle se débarrassait de quelques tailleurs Chanel ou robes de Dior qu’elle offrait à ma mère. Monsieur était plus grand que mon père, dommage.

Il m’aura fallu 50 ans pour mesurer que ces tâches allaient bien au-delà d’un ménage bien tenu, 50 ans pour comprendre la dimension profonde et joyeuse de ces activités si anodines et humbles, 50 ans pour profiter de leur substantifique moelle.

Évidemment, entre temps je suis passée par l’uni, par la banque, par les activités culturelles d’un lieu alternatif, car mes parents m’ont aussi bassinée avec « il faut faire des études pour être respectée et choisir ton travail ». A la différence de mes parents, j’ai eu le choix…

Aujourd’hui, je vous propose mes services de femme de ménage de pointe et de fond pour la modique somme de Fr.20.- de l’heure.

Que les choses soient claires : il ne s’agit pas du ménage quotidien et courant hebdomadaire, ce qui ne serait que sauver les apparences, s’occuper de la surface. Il s’agit du ménage d’années d’oubli et de fatigue, où les tiroirs sont encombrés de souvenirs ou de reliques qui n’ont plus lieu d’être, d’aspirer les recoins qui portent la trace des blessures et des incompréhensions… Mon objectif est de valoriser le chemin parcouru, de faire entrer la lumière, de mettre à jour vos valeurs, vos expériences et ce qui vous est essentiel, de la cave au grenier. Cela implique de dévoiler votre intimité, d’ouvrir les armoires, de rassembler ce qui est éparpillé, d’en faire le tri et de ne retenir que ce qui est heureux et joyeux pour enfin mesurer jusqu’à quel point vous être riche !

Je reste à votre disposition, avec plaisir.

4 réflexions sur « Offre d’emploi spontanée »

  1. Hola cariño. Me ha emocionado mucho tu texto. Escribir te corresponde, te va bien. Y me alegro aunque mentiría si no te dijera que me inquieta un poco que esa pasión te quite tiempo para nosotros los amigos, para mí. Entonces te contrataré y además te daré vino tinto para hurgar juntas en los cajones del alma. Un cálido abrazo.

  2. Quelle Belle histoire Ramimose! cela m’a fait penser au film La Vie est Belle et à cette capacité qu’ont certains de regarder le bon côté des choses, ouvrir les yeux du coeur pour avoir une perspective à 360 degrés. Comme quoi, le lot de poussières de la Vie peut être transcender avec ce regard liberateur plein de poésie et un peu de poudre de pirlimpimpin dont tu as le secret. Je viendrai bien chez toi me faire asstiquer quelques tiroirs ! Bisous

  3. Trop touchant cette belle histoire de Merlin au féminin, c’est le coeur et les yeux pleins d’émotion que je viens te demander de m’aider à dépoussiérer tous les angles et faire entrer le soleil. “Let the sunshine in”, comme ils chantaient dans la comédie musicale Hair. Merci Maria Rosa pour la pureté et l’innocence, pour la poésie et la magie. C’est beau et ça fait chaud.

  4. Ton texte me parle énormément particulièrement en ce moment de ma vie ou je viens de perdre mon travail après 30 ans.. je cherche à définir ce que j’aimerai vraiment faire ces années à venir qu’il me reste à “gagner ma vie” parce qu’il va bien falloir combiner salaire et surtout intérêt et plaisir à le faire sinon c’est pas la peine car la vie mérite qu’on le nourrisse de plaisir..

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