Le voyage

C’est lors des grandes vacances estivales que l’explorateur et le chercheur décidèrent de s’organiser pour partir à la découverte de nouveaux horizons.

Ils avaient déjà eu l’occasion de le faire et ils partirent confiants. D’habitude, ils organisaient leur périple de manière précise, ils savaient quelles étaient les cols qu’ils voulaient traverser, les montagnes qu’ils voulaient escalader, ils réservaient leur gîte pour passer la nuit, ils aimaient marcher et ils rigolaient bien. Ils aimaient observer les étoiles et, comme ils étaient musiciens, l’un prenait son harmonica et l’autre prenait sa guitare. Un bonheur.

Mais cette année là, il était question de pousser la chansonnette un peu plus loin… et s’ils se laissaient surprendre par l’inconnu ? Mais vraiment l’inconnu, une région qui les  désarçonne, qui les bouscule, des paysages qui pourraient leur couper le souffle, un pays où ils ne parleraient pas la langue, où ils ne pourraient même pas lire les panneaux indicateurs. Ils se disaient qu’ils étaient à l’orée d’un âge de sagesse et que s’ils ne suivaient pas cet élan maintenant, peut-être que, plus vite qu’ils ne le croyaient, ils ne pourraient plus le faire…

– Allez ! Soyons fous et partons en Amazonie !

– Je dirais même plus dans la forêt amazonienne !

Ils s’amusaient à jouer les Dupont-Dupond tant leur complicité était riche, profonde et tendre à la fois.

Le premier prit une lampe frontale, une machette, un nécessaire de survie, une boussole et le second ses cartes, de quoi prendre et noter quelques relevés, ainsi que sa documentation régionale. Comme ils se respectaient profondément, aucun des deux ne se permit de faire un commentaire sur le contenu des bagages de l’autre. Cette fois-ci la guitare resta au domicile du chercheur, mais l’harmonica trouva une place dans une petite poche du sac de l’explorateur.

Ils débarquèrent dans le pays et trouvèrent un guide local pour les mener au fin fond de la forêt. Ils s’étaient quand même renseignés auprès des différentes agences locales pour savoir si leur guide était fiable, car tout bon scientifiques qu’ils étaient, ils n’étaient pas frappadingues !

Le premier jour se passa à merveille, leurs sens étaient en éveil et ils en avaient pour leur argent : lianes, cascades, fond sonore permanent, pêche au bord d’un fleuve… Ils se faisaient comprendre par des gestes, ils dormaient dans des hamacs prévus pour, ils ne manquaient de rien.

Le lendemain, l’aventure prit une autre tournure, ce pignouf de guide avait voulu sauter agilement de son hamac et s’était mal rattrapé, il ne pouvait plus avancer d’un pas. Les voilà glettés sur place. Très clairement le guide ne faisait pas la comédie, il grimaçait de douleur.

Évidemment, il n’y avait pas de connexion, leur portable était inutile. Évidemment, leur trousse de médicaments était sommaire. Le chercheur sortit ses cartes, essayant tant bien que mal de communiquer avec le guide pour pouvoir se situer, mais le pauvre homme était incapable de comprendre quoique ce soit. L’explorateur sortit sa machette, sa boussole et essaya de se frayer un chemin pour tenter de faire quelques repérages…une butte, une rivière…rien. Il rebroussa chemin et sortit son harmonica pour se calmer. Sa musique apaisa le chercheur et le guide s’endormit.

Il ne sait pas combien d’heures il avait joué de son instrument fétiche, parce que le temps se suspendit. Le fait est qu’ils virent arriver des hommes sommairement vêtus, quelque peu barbouillés de noir et s’ils avaient voulu se faire des émotions, on peut dire qu’ils étaient servis !

Un des autochtones prit le blessé sur son dos et ils n’avaient plus qu’à suivre la colonne de ces hommes à moitié-nus jusqu’à leur village. L’explorateur et le chercheur étaient hébétés, ils n’avaient pas eu besoin de boire leur ayahuasca, leur tête explosait décontenancée et ils n’étaient plus sûrs de savoir où étaient leur main gauche ou leur main droite. On les installa dans le camp et comme ils avaient une vue d’ensemble, ils virent comment ils soignèrent le malheureux guide : ils apportèrent des feuilles, ils les pillèrent et les mélangèrent à de la salive, ils brûlèrent d’autres feuilles, ils se mirent à chanter. Ils furent rassurés de sentir la bienveillance de ces autochtones, mais leur corps exprima leur désarroi : leur transit intestinal se déchaîna et leur estomac se défoula. Ils se tordaient eux aussi de douleur, démunis comme des nouveaux nés, ils n’avaient même pas de Saints à qui se confier. Une vieille femme s’approcha d’eux, édentée et souriante, accompagnée d’une plus jeune tout aussi édentée. Chacune prit en charge les compères, elles leur donnèrent une mixture et leur massèrent les membres, puis le ventre, puis le cou tout en chantonnant et en riant. La nuit fut pour le moins agitée.

Le lendemain matin, ils furent réveillés par le guide qui sautillait allègrement autour d’eux.

Ils se sentirent étonnamment frais et dispos comme rarement. Un des hommes vint vers eux en approchant ses deux mains de la bouche avec un semblant de chant qui pouvait ressembler au son de l’harmonica. L’explorateur comprit le message et sortit son instrument, le chercheur qui n’avait rien dans les mains se mit à improviser une chanson improbable qui dura une éternité. Les hommes nus l’applaudirent hilares et les raccompagnèrent vers ce qui pouvait ressembler à une piste.

Le guide les ramena dans la petite ville et les Dupont-Dupond du jour le remercièrent chaleureusement. Le guide voulut les inviter chez lui, peut-être à titre de dédommagement pour les méfaits collatéraux. Au point où ils en étaient, ils leur restaient quelques jours encore, ils acceptèrent son invitation. Quelle ne fut pas la joie du chercheur lorsqu’il vit dépasser d’un coin de meuble, ce qui pouvait ressembler à une guitare ! Sans rien demander il s’en saisit et l’explorateur sortit instantanément son harmonica. Ah enfin ! Une terre connue : la musique !

Ils se mirent à jouer toute la soirée et chanter. Leurs hôtes étaient de toute évidence heureux de les accueillir de la sorte et de les écouter : les musiciens exprimaient tout leur désarroi, toutes leurs tristesses, mais aussi toutes leurs espérances, tous leurs rêves, toutes les portes de l’inespéré qu’ils n’avaient jamais ouvertes… Ils sentirent chacun dans leur for intérieur un univers qu’ils n’avaient pas soupçonné.

Dans l’avion du retour, et ils en avaient pour des heures, le chercheur s’exclama :

– Ben la prochaine fois, quand on part, moi je prends ma guitare et toi ton harmonica et basta !

– Non, répondit l’explorateur, on n’aura plus besoin de partir, le voyage est là au fond de nos tripes. Il fallut qu’on se retrouve réduit à moins que rien, pour comprendre cet univers qui nous habite et qu’on connaît à peine… des terres en friches, des cascades coincés au fond de la gorge, des ponts suspendus qu’on n’a pas osé franchir. Mais non l’ami, l’aventure elle démarre maintenant !

– Je dirai même plus : tout de suite !

Et ils éclatèrent de rire

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