Jean, le retour

Cette année encore il y a eu un nouveau Jean… D’une beauté hors du commun, la voix tonitruante, son grand corps – pourtant maigre – prenait toute la place dans la classe.

Dès le premier jour d’école, il sortait du lot par son dessin dans le cahier de vie : il lui fallait un espace plus grand que le format A4 du cahier, il a tourné la page et il a continué son dessin sur les deux suivantes, après m’en avoir demandé la permission. Il a dessiné l’aéroport à vol d’oiseau, avec toutes les pistes d’atterrissage, puis écrit tous les mots qu’il avait repérés sur le tarmac.
Actif comme du vif argent, il a rongé pas moins de deux crayons par jour ; en sentant les traces de sa dentition tout le long des crayons, on savait lequel lui était passé entre les mains.

Il savait déjà compter les dizaines et même les centaines, calculer allègrement, il savait écrire et lire avec aisance. Inutile de dire que l’année allait être longue pour lui, j’en étais déjà désolée.
J’espérais que ses compétences allaient lui donner plus d’autonomie pour disposer de son temps ou lui permettre de prendre son envol dans la masse de livres mis à disposition. Il n’en fut rien. Aucun sujet ne l’intéressait, il voulait surtout discuter avec ses copains, rire et jouer avec eux. Il ne s’agissait pas de monopoliser l’attention de la classe, non, c’était plutôt être en lien avec les camarades qu’il aimait passionnément, si passionnément qu’il les étranglait presque en passant son bras autour de leur cou. Il aimait s’occuper aux légos pour autant qu’un de ses copains l’accompagne.

Il arrivait le matin, bien disposé, plein de bonnes intentions, d’une politesse exemplaire, il avait toutes les formules réglementaires pour que la journée se passe bien. Une demi-heure plus tard, toute son énergie partait en vrille, il s’était envolé je ne sais où, il n’arrivait plus à se rattraper, il n’avait pas assez de place dans la classe pour atterrir, sa voix surplombait mes mots et je finissais honteusement par hurler.

Jean sabotait ma zone de confort, je ne pouvais plus suivre le fil des activités que j’avais préparées, il avait ouvert le feu des festivités et l’agitation envahissait toute la classe.

Un jour, j’ai suivi le conseil d’une collègue, chacun devait tirer au sort l’étiquette du prénom d’un camarade et, à tour de rôle, dire : « ce que j’aime chez toi, c’est… » en énonçant une qualité, une compétence, une caractéristique propre à la personne concernée. Pendant ce moment où un silence religieux régnait dans le groupe, Jean n’osait regarder personne, replié sur lui, son regard était cloué sur ses pantoufles. Comme c’était difficile de recevoir un mot doux ! Presque insupportable. Il était soulagé et souriant quand une petite fille lui avait dit « Jean, ce que j’aime chez toi c’est que t’es drôle ! ».

Comme bien souvent Jean devait sans aucun doute exprimer ce que les autres n’osaient pas dire ou faire, alors il était drôle de hardiesse et de liberté… peut-être. Mais Jean n’était pas particulièrement drôle, il savait déjà se moquer, faire la remarque déplaisante qui fait réagir au quart de tour ou même pleurer. Il sentait le vent venir et savait très bien où appuyer pour faire un petit peu mal. Lui-même avait très peur de pleurer, le jour où je l’ai vu pleurer, il m’a assuré qu’il n’en était rien et que pas du tout et que RIEN ! Si un de ses copains pleurait, il se précipitait pour demander : « tu pleures ? », « t’as pleuré ? », c’était s’avouer vaincu, la zone de sécurité avait été spoliée.

Il avait besoin de mon soutien dans le regard, il redevenait tout calme, presque tétanisé, quand je l’appelais à mon bureau pour corriger son travail. Il n’aimait pas du tout se tromper et disait très rapidement qu’il était nul. Tout au long de l’année, j’ai valorisé, chaque fois que c’était possible, ses paroles et ses gestes ; mais cela n’a pas suffit pour faire pencher la balance dans un certain apaisement.

Le pack de la valise de Jean, cette fois, n’était pas rudimentaire, pas du tout, il sortait du lot, sa valise était bien fournie, il m’a laissé entrevoir son contenu… mais il devait être anxieux de l’ouvrir…peut-être lui avait-on dit qu’il fallait se méfier, qu’on pouvait même la lui voler ! Je crois qu’il voulait surtout partager ses vacances avec quelqu’un, alors il attendait les rencontres qui lui permettraient de découvrir sa valise.

Merci Jean ! J’avais oublié qu’il ne suffit pas d’avoir une valise, encore faut-il avoir l’espace et l’entourage qui donnent la confiance nécessaire pour l’ouvrir…

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