Jeanne et Jean

J’avais été chez mon abbé et j’arrivais comme d’habitude avec mes questions ou remarques pour savoir si son Seigneur tenait la route : “on ne naît pas tous égaux… ”.
Il m’a répondu une histoire de brebis et de troupeau où le Seigneur les reconnaît toutes.
Pour cette fois, sa réponse ne recevait aucun point, score nullissime, la preuve j’ai pas retenu. On ne naît décidément pas tous égaux.

Je passe mon temps à lire des histoires à mes élèves sur “ on est tous différents, mais il n’y a pas de différence ”, avec toutes les variations de formules, mais il n’y a rien à faire, la pilule passe mal. On n’est pas tous égaux.
Il semblerait pourtant qu’on vienne au monde avec sa valise, son pack de beauté, santé, qualités, son stock d’outils familiaux et puis après Inch’Allah !
Je passe mon temps à lire à mes élèves des histoires autour du “ juste et pas juste ”, mais il n’y a jamais de situation juste ou pas juste, c’est aléatoire et chacun se débrouille avec sa valise.
(…)
Alors moi dans la classe je suis comme le Seigneur sur terre… je mesure celui qui peut davantage et celui qui mérite une sanction… des tourments sans fin.
Et puis j’observe… la cruauté de celui qui a été blessé à la récréation et la cruauté gratuite chronique, le travers qui est déjà inscrit.
J’ai vu sous mes yeux cette année, la transformation opérée chez Jean, qui est devenu, on ne sait pas pourquoi amoureux de Jeanne.

Jeanne est métisse, très belle, très douce, très patiente, mais en plus elle fait tout très bien et tout lui réussit. Jean depuis l’an passé c’était un sac de noeud, tout juste s’il ne léchait pas le sol en faisant le chat sans fin à la dînette. Au début de cette année Jean paraissait devenir à moitié autiste, impossible de lui parler ou de discuter, il allait se coucher sous la table, il sortait de la classe et allait se recroqueviller dans un coin du couloir. De quoi devenir mûre. En plus, incapable d’écrire son prénom en attaché tellement il est nerveux, sans parler de ses dessins, toujours le même, deux boules déconnectées et deux bâtons pour le bonhomme, pas de visage, pas de bras, pas de cheveux… Echec à la maîtresse.
Mais moi, stratégique et manipulatrice comme toutes les maîtresses, j’ai fait jouer Jeanne avec Jean au domino, au mémory, et dessiner aussi. Et Jeanne, infinie patience, grande tendresse, une générosité de coeur magnifique et Jean peu à peu séduit… Quand Jeanne arrive en classe, Jean a le sourire jusqu’aux oreilles “ Jeanne est arrivée ! ”, et il a commencé à lui faire des dessins : un château, un soleil, un cadeau, un bonhomme… Jeanne dessine des princesses, des arc-en-ciel, des papillons, des dauphins, elle dessine tout ce qu’elle veut. Jeanne aurait donc pu jeter son dessin, mais non elle lui dit “ Merci Jean ” et elle range le dessin dans son pupitre.
Il faut dire que Jeanne regarde la maîtresse quand elle est surprise par Jean et la maîtresse lui fait des signes complices . Il faut dire aussi que la maîtresse croit en Jean.

… peu à peu Jean a voulu faire le papa à la dînette… et puis Jean maintenant il pleure quand ça va pas, et puis il s’explique et parle même sur les bancs… Jean a le visage souriant, il a toujours autant de mal à travailler, mais parfois il va faire un dessin sur le pupitre de Jeanne. Il tape encore, mais il en est tout malheureux juste après, alors la maîtresse le gronde moins, parce que reconnaître qu’on a pas pu faire mieux rend la maîtresse indulgente.

L’année prochaine il y aura une autre maîtresse, et puis il n’y aura peut-être pas Jeanne… et Jean aura toujours son petit pack rudimentaire, mais peut-être que d’ici là, il aura eu le temps d’y ajouter quelques outils perso, histoire de garder la tête hors de l’eau…
(…)
Si on ne naît pas tous égaux, mais que tout est bien organisé quand même, il semblerait que cela soit dû à une méconnaissance du contenu de la valise. A force de vouloir profiter des vacances, certains ne sortent que le costume de bain et le linge de plage, se précipitent sur le sable et oublient de vider soigneusement leurs affaires personnelles. Si on tarde trop, évidemment que les chemises sont froissées, les suppositoires fondus, la bouteille de parfum s’est vidée, bref… des aléas secondaires.
Et puis il y a ceux que ne veulent profiter que du plein soleil et puis il y a ceux qui veulent aussi profiter du coucher de soleil.
… mais il y a aussi ceux qui savent profiter de l’odeur de la mer au fond de leur lit, sont-ils chanceux pour autant ?
… ce qui est sûr c’est que les grands brûlés, ne se précipitent pas au soleil… ils y vont peu à peu et restent un long moment sous le parasol… mais, personne n’aurait le toupet de le leur reprocher…

Une réflexion sur « Jeanne et Jean »

  1. cette allégorie est très touchante, et très parlante, c’est beau Marie-Rose. merci pour ce blog, c’est une très belle et bonne manière de partager et d’avancer pour nous tous.
    Nadine

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