Carrière et profession

Pourquoi éduque-t-on encore nos enfants en leur parlant de « carrière » ou de « profession » ?

Mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ?

J’aime bien aller guigner l’étymologie des mots. Maintenant le Littré est sur internet (trop bien), alors je cherche la définition et je copicolle (ce verbe n’existe pas encore, mais vous verrez dans 50 ans, il sera dans le dictionnaire) : « carrière : lieu fermé de barrières et disposé pour les courses » !
Saperlipopette ! C’est le pompon ! Qui a inventé le concept ? C’est vrai qu’en espagnol « hacer una carrera », selon le contexte, peut vouloir dire « faire la course ».
Et puis, le deuxième sens du mot : carrière : un lieu d’où l’on extrait des pierres et des cailloux. (Ha-ha-ha!)
Bon « profession » maintenant, deux acceptions : du latin professionem, qui vient de professus, qui a exposé, déclaré.
1) Déclaration publique d’un sentiment habituel, d’une manière d’être habituelle. Cf. Une profession de foi.
2) État, emploi, condition.

Donc si on doit choisir une profession, c’est un peu comme si on entrait dans les ordres. On déclare à un moment donné quels sont nos objectifs de travail… mais si seulement c’était comme ça !

Il y a toujours un moment, surtout en début d’année scolaire, où je parle des métiers avec mes élèves, (pour rappel 4-8 ans, selon les volées). C’est pas que je leur mette déjà la pression, c’est simplement pour donner du sens à l’école : pour quelle raison il est utile de savoir lire et écrire. Donc je m’évertue à leur mettre sous le nez au moins 30 images de métiers différents, je leur lis une ou deux histoires sur le thème, je mène une petite discussion et puis finalement ils dessinent le métier qu’ils souhaitent faire.
Cela fait 15 ans que systématiquement ce sujet revient sur le tapis et cela fait 15 ans que je constate que si tous ces enfants maintenaient le souhait de leur petite enfance, le monde serait peuplé de pompiers, policiers, footballeurs, danseuses, chanteuses, mamans, médecins, vétérinaires et maîtresses d’école. Et je ne rigole pas du tout. Quand une fois se présente un cuisinier ou une pâtissière je suis aux anges ! Parfois ils vont faire 2 ou 3 métiers, là je suis aux anges aussi…

Qu’est-ce que ça veut dire ? J’interprète ça en me disant que les policiers en herbe ont a coeur une certaine justice ou héroïsme, les futurs pompiers, les vétérinaires et les médecins sont attachés à la santé et à la vie, les futurs footballeurs, danseuses et chanteuses ont besoin d’être reconnus, les futures mamans veulent aimer et les maîtresses en devenir veulent commander (oh je ne sais pas…je ne sais plus). J’attends volontiers vos interprétations alternatives …

Il me semble donc que ce qui prime sont les valeurs qui nous animent, les idéaux qui nous permettent de nous dépasser, ces rêves qui nous transportent en nous donnant une place et un sens à notre présence ici bas.

Dans un reportage télévisé, Orson Welles disait à Jeanne Moreau qu’il préférait le mot « amateur de cinéma » plutôt que « professionnel », parce « qu’ amateur » voulait dire « qui aime » et c’est cet amour qui prime !

Si on ne parle que de métier et de carrière, on oublie tout simplement l’Etre, ce plaisir d’être là où nous sommes en donnant un sens à notre quotidien. Pourtant, j’existe en dehors d’un métier ou d’une carrière, et j’ai mille savoir faire que je prodigue quotidiennement !

Je me souviens, quand je travaillais à la banque, il y avait autour de moi certaines personnes qui gagnaient bien leur vie, elles avaient des responsabilités, mais elles étaient profondément malheureuses. Pour moi tout n’était que découvertes, alors j’avais du plaisir à jouer le jeu du Kholanta rémunéré mensuellement. J’ai mis du temps à comprendre la jungle dans laquelle je m’étais enfoncée… bref.

La génération précédente – donc née dans les années 30, pour moi – ne parlait pas de « métier », (encore moins de carrière). On parlait de « gagner sa vie », le mieux possible, c’est-à-dire en souffrant le moins le possible. Ma mère a veillé à mettre en avant tous nos savoirs-faire, aussi bien pour moi que pour mon frère : faire la cuisine, ranger, s’organiser, anticiper, coudre, repasser, rire, inventer, s’adapter, parler, imaginer, partager, profiter, tirer parti de toute situation, donner, etc, etc… A partir de là, on pouvait se retrouver n’importe où, on saurait en prendre la substantifique moëlle.
Aux yeux de ma mère, nous étions, aussi bien mon frère que moi, formidables, les cartes étaient dans nos mains et si on tombait, il fallait savoir se relever. C’est tout.

Pourquoi organise-t-on la journée des métiers à l’école ? Pourquoi ne pourrait-on pas mettre en place la journée du savoir faire, la journée du savoir rire, du savoir partager, du savoir profiter, du savoir se détendre, etc ?
Toute la différence c’est la PRÉSENCE A SOI, dans tous nos actes de la vie. Il s’agit, par exemple, de faire un bilan financier avec autant de cœur qu’une pizza, sinon c’est complètement raté ! Je sais quand une masseuse est présente ou pas, je le sens sur mon corps, et je préfère aller chez cette jeune femme qui n’a pas encore son diplôme de physio, parce que quand elle masse, elle est pleinement LÀ. Évidemment c’est très rassurant de pouvoir présenter une carte de visite avec votre intitulé professionnel.

Je propose, chers papaz et mamaz, que dès maintenant, vous parliez du plaisir de faire maintenant, et des savoir-faire tout de suite. A 22 mois, si votre enfant a 22 mois, si vous voulez. N’attendez pas la fin de l’école obligatoire ou la fin du cycle. C’est maintenant que tout se joue !
Ne projetez pas sur un avenir qui n’existe pas encore, misez sur ce présent ! Parlez de votre plaisir d’aujourd’hui, des réussites de votre journée, de votre fierté là, à table, parce que votre rôti est un bonheur, par exemple ! Que votre joie ou la fierté vous la savouriez dans n’importe quelle situation, pas seulement dans votre « travail » !
Laissez aux oiseaux de mauvaise augure ce vocabulaire de projections incertaines et ces choix qui n’en sont pas. Ne leur faites pas croire que c’est leur métier qui leur donnera le droit d’exister et de se présenter en bombant le torse !

La vie nous présente des gageures cocasses, des rencontres insoupçonnées, des situations inopinées qui révéleront ces valeurs et ces savoirs faire qui font de nous un Etre. Pour gagner sa vie, on est toujours à temps si on est sain de corps et d’esprit, et le reste suit.

Ainsi donc je propose que les mots « carrière » ou « profession » soient définitivement rayés du vocabulaire. Qu’ils soient tabous. Qu’on ne les prononce plus devant nos enfants.
Pour moi carrière et profession riment avec misère et contrition. Je préfère les mots « gagner sa vie » et « plaisir » qui riment avec « survie » et « désir », car c’est sur le désir que notre chemin s’élabore. Alors les cartes de visite n’existeraient plus, car très vite on comprendrait qu’il faudrait un livre entier pour se présenter…
Ainsi soit-il !

4 réflexions sur « Carrière et profession »

  1. Ô oui merci !..
    Quel sens y a-t-il a-t-il à demander qu’est-ce que tu veux faire quand tu sera grand? Je suis (presque) adulte et je me pose encore la question! “Quand je serai grande…” je peux continuer à me le demander encore longtemps, et ça changera toujours!
    Comprendre les valeurs qui animent une action, ou les besoins fondamentaux sans lesquels on est malheureux, c’est ça la clé pour naviguer avec soi paisiblement.. et pour faire face aux virages serrés et aux précipitations sans passer par dessus bord!

    merci Ramimose! <3

  2. Très intéressant ce texte! Je me rappelle que déjà à la fin de l’école primaire, j’angoissais de ne pas savoir quel métier je voulais faire, car tout m’intéressait (sauf les maths, l’économie et le droit-ironie du sort!), et la raison me disait que mon souhait d’enfant (être maman et magicienne, telles étaient les professions que je voulais faire petite si on me parlait de mon futur métier), ne me mèneraient nulle part (selon les dires de notre société).

    Finalement, je me retrouve à faire quelque chose qui ne m’intéresse pas et que je n’aime pas, pour finalement découvrir que les choses qui auparavant étaient “pénible ” deviennent “agréable” (étendre le linge, ranger, faire la vaisselle, etc.)

    Et de réaliser que ce qui est important aussi, plus que ce l’on fait, c’est AVEC QUI on le fait. On dit “you are what you eat”, mais je dirais aussi “tu es qui tu fréquentes”.

    PS: Ca m’énèrve car j’ai plein d’idées dans ma tête, je veux les écrire, et quand je me retrouve à taper à mon ordi, pouf, néant, nulle, page blanche. 🙁

  3. Toujours réjouissant de te lire !
    Cependant, pour la première fois je tique et ne peux me taire :
    le texte se termine par :
    – je préfère les mots “gagner sa vie” (…)
    Ca veut dire quoi au juste ?
    Quand j’étais petite, je voulais dessiner, peindre et jouer la comédie (avec ou sans marionnettes, au cirque ou dans la forêt) et puis aussi missionnaire, hôtesse de l’air …
    Depuis toujours c’est la passion qui me guide dans les chemins de mes choix et me fournit la force pour continuer et accepter les sacrifices collatéraux qui vont avec la vie d’artiste.
    Comment envisager la perspective de GAGNER SA VIE ? avec quelle fortune , selon quelles morales ou valeurs, pour quoi ?
    Et lorsqu’on meurt, est-ce parce qu’on a perdu ?
    Alors tu vois, moi ça m’effraie, ça me fait penser à une sorte de châtiment éternel, au mythe de Sisyphe.
    Peut-être cette réflexion te mènera à la rédaction d’un nouveau et merveilleux texte !
    T’embrasse fort.

    1. C’est vrai ! Je me souviens de cette phrase : “Gagner sa vie ? pour quoi ? Je l’ai déjà !”
      Je vais revoir ma copie et poursuivre la réflexion. Merci !

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