« Bonnes vacances maîtresse ! »

J’ai toujours voulu être maîtresse d’école, seulement à l’époque il fallait passer un concours. Comme je ne voulais pas rater le concours, je ne me suis pas présentée et je ne l’ai jamais fait.
Alors j’ai passé 10 ans dans une banque, puis 10 ans dans une association artistique et culturelle pour personnes handicapées mentales.

Mais un jour, ils recrutaient et ils formaient, en emploi, des personnes ayant une licence autre pour être maîtresse d’école. Avec ma licence en littérature espagnole, j’ai postulé et je suis devenue maîtresse des zécolles sur le très tard.

Pour être nommée enseignante, une formatrice, grande pointure en maths, est venue m’observer en classe. Enroulée dans son grand manteau de fourrure, elle affichait un regard de dégoût profond devant les petits bouts qui avaient la morve au nez, à aucun moment elle n’a sorti ses mains pour leur tendre un mouchoir et elle me regardait avec des yeux qui me transformaient en petite chose méprisable au point où je perdais complètement mes moyens, ne sachant plus où était ma main gauche ou ma droite…

Elle m’a rendu service ! J’ai vraiment senti combien le ressenti de la maîtresse suinte à travers ses yeux et laisse une empreinte autour d’elle.

Dans le regard de ma toute première maîtresse – 4 ans – j’étais formidable…

Une fois nommée, quand je suis arrivée dans cette grande école, il s’est produit un phénomène extraordinaire : je l’ai retrouvée MA maîtresse du « Jardin Joyeux » ! Comme mes parents venaient d’arriver à Genève, j’ai suivi une année – l’équivalent de ma première enfantine – dans un jardin d’enfants qui s’appelait « Le Jardin Joyeux ». (dingue !) J’ai ensuite rejoint l’école publique en deuxième enfantine.

J’ai cru défaillir lorsque je l’ai aperçue MA maîtresse.  Elle a pris sa retraite deux ans après et je n’ai pas pu m’empêcher de faire un petit discours de départ…elle incarnait mon enfance, ma première année de scolarité et,  sans le savoir,  elle me passait le flambeau.
Il fallait qu’elle sache combien son regard m’a porté quand bien plus tard je ne comprenais rien à rien à l’école : rien à l’histoire (les guerres se succédaient et les dates se mélangeaient), rien à la géographie (les points cardinaux n’arrêtaient pas de changer de place), rien en maths (pourquoi 11 + 11 ne faisaient pas 4, mystère), rien en français (ça se disait pas, mais moi je pouvais bien le dire, quel était le problème…), rien en allemand (fallait tout de suite me dire qu’il y a avait un genre asexué) … mais j’avais retenu, inscrit dans mon esprit, que dans son regard j’étais grande, j’étais intelligente, je valais quelque chose.

Si dans ma première année d’enseignement j’ai appris « mouche, mouchelette » à mes élèves, c’était bien en pensant à elle et je chante chaque année la mouchelette d’Anne Sylvestre. (D’ailleurs pour le développement phonologique et articulatoire je la recommande fortement).

A 4 ans, ma maîtresse m’a sauvée quand j’étais partie en course d’école sans pique-nique, parce qu’inutile de dire qu’à la maison, personne n’avait ni compris ni su ce qu’était un pique-nique. Un drame se profilait et ma maîtresse m’a sauvée en disant : « c’est pas grave, chacun va te donner  un petit bout de son goûter. » et c’est Hubert qui est devenu illico presto mon amoureux pour la vie en me tendant un biscuit sorti de sa grande boîte métallique.

Tout ça pour dire, jeunes maîtres(ses) des zécolles, que le regard que vous portez sur vos élèves s’inscrit quelque part en eux…que les enfants sentent très bien ce que vous en pensez… les plus jeunes peuvent même vous percevoir au-delà de ce que vous pouvez imaginer.

Que vous soyez parent ou maître(sse) des zécolles, portez sur ces enfants un regard de grandeur et de beauté, c’est sur lui qu’ils s’appuieront, comme je l’ai fait, quand ils en auront besoin.

2 réflexions sur « « Bonnes vacances maîtresse ! » »

  1. Trop bien ton texte comme d’habitude!
    Moi aussi à 4 ans, il y avait une vente de pâtisserie. Tous mes camarades avaient des sous et pu acheter des petits gâteaux.. moi j’y avais juste pas pensé. Et ma maîtresse de l’époque (que j’adorais) m’ a dit “tu ne veux rien?”. Je lui ai dit que j’avais pas d’argent. Du coup elle m’a donné 2 fr et j’ai pu m’acheter ce que je voulais! Cette maitresse était si cool que mes parents ont organisé un jour un barbecue dans le jardin avec elle et tout les élèves de ma classe (!!)

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