Anne, ma soeur Anne…

Il y a longtemps je travaillais dans une banque…

8h.30-12h.30 et 13h.30-17h.30.

Le travail était stressant, mais le plus pénible était – sans aucun doute – ces horaires qui m’empêchaient de profiter de ma fille, âgée à l’époque de 4 ans.

Il fallait se mettre d’accord avec les collègues pour les « ponts », ces fériés officiels qui pouvaient être prolongés, et pour les vacances estivales où tous ceux qui avaient des enfants voulaient évidemment des semaines en juillet/août…

Aussi étonnant que cela puisse paraître, tout le monde trouvait ce rythme de travail normal, personne ne se révoltait… La plupart des femmes, épouses honorables ou divorcées, mères de famille de surcroît, se coltinaient les courses, les repas, les organisations d’anniversaires, le pic-nic de la course d’école, le cadeau pour la maîtresse, enfin…vous connaissez le topo…bref, tout le monde trouvait ça normal, pas de mutineries, pas de révolution, serrez les dents et hardi p’tits !

Moi, en toile de fond, j’avais l’exemple de ma mère ET de ma yaya, alors mes revendications s’apparentaient à des caprices, évidemment, évidemment…

Un soir, comme tant d’autres, j’aperçus sur mon front une tâche bizarre qui ne ressemblait en rien aux autres petites imperfections qui se bousculaient tous les mois sur mon visage…j’ai tout de suite su déceler un…mélanome…probablement  malin… Il fallait que je m’en assure au plus vite. Très rapidement j’ai pu anticiper de manière très lucide ce que ce mélanome allait provoquer dans ma vie.

Dès le lendemain j’ai cherché un dermatologue qui allait pouvoir poser un diagnostic très clair sur la situation. Évidemment, au téléphone, je n’ai pas osé exposer l’urgence de mon cas, je sais rester humble et laisser ce pouvoir au médecin. J’avais un rendez-vous trois jours après. Ce délai me paraissait long, en attendant je me suis adressée au pharmacien du quartier qui m’a remis illico presto un dépliant de toutes les formes de mélanomes cutanés. Je reconnaissais le mien.

C’était sûr, il fallait que je puisse profiter de ma fille pour le temps qu’il me restait à partager avec elle. J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée voir le directeur de la banque pour lui demander une réduction de mon temps de travail. Je me suis abstenue de lui communiquer le drame qui se profilait. J’ai simplement expliqué que je voulais finir à 15h.30 pour pouvoir m’occuper de ma fille, que j’étais prête à prendre une pause d’une demie-heure à midi, que j’assurerais la présence complète pendant l’absence de ma directrice, bref, il pouvait compter sur moi. Mon salaire était évidemment réduit en proportion des heures chômées.
Il accepta !

Le soir même, après les tâches habituelles, je décide de me laver les cheveux…et comme d’habitude, j’effectue ce geste machinal avec le pommeau de douche pour rincer mes cheveux en sentant comme une éraflure récurrente sur le front… c’est alors que je remarque qu’un petit bout de plastique s’était décroché du pommeau et m’arrachait à chaque passage un petit bout de peau. Devant mon miroir, j’ai alors compris que ce que j’avais supposé être un mélanome, n’était en fait que l’éraflure répétée de mon pommeau de douche !

« Et voilà ! me suis-je dit,  il te faut être au seuil de la mort pour prendre conscience de ce qui compte réellement pour toi et pour oser demander ce qui est essentiel pour toi ! »

Qui ose vraiment penser à la mort, se projeter dans la mort pour savourer vraiment la vie ? Faut-il vraiment attendre le couteau de Barbe-Bleue pour appeler ses frères, force et courage, et profiter pleinement de la vie ?

Je vous dirai même que j’ai refusé de partir fâchée avec ma fille un matin en lui balançant sur le seuil de la porte : « Faut-il vraiment se fâcher pour ça ? Dis-moi au-revoir et embrasse-moi, parce que tu ne sais pas si je serai là ce soir, emportée par camion… »

Oh ben, depuis c’est sûr elle doit consulter, peut-être castrée de n’avoir pas pu exprimer toutes ses colères…vous lui demanderez.

Le fait est que nous nous aimons les uns les autres sans doute beaucoup plus que nous ne l’imaginons et qu’il faut profiter de chaque instant pour nous le dire avec force. Pensez-y quand le lave-vaisselle n’a pas été vidé, quand les habits traînent, quand l’année est redoublée, quand le budget est dépassé, la voiture bugnée…enfin vous connaissez le topo…

Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?

5 réflexions sur « Anne, ma soeur Anne… »

  1. Ahahahha ! J’ai cru lire le pire pour finalement rire !
    Sur le fond tu as raison ; il y a tellement de choses importantes reléguées au second plan ! 🙁

  2. Merci pour ce texte !
    Il me fait penser à la fameuse “Stanford adress” de Steve Jobs, où il évoque sa propre confrontation avec la mort, et les leçons qu’il en a tirées.
    De nombreuses traditions spirituelles nous invitent à nous poser les questions essentielles avant que la vie ne nous les pose elle-même un peu brutalement.
    Une éducation bien faite – et une philo un peu mieux enseignée ! – devrait nous sensibiliser à ces questions… au lieu de nous faire ingurgiter de l’inutile jusqu’à saturation !! 🙂

  3. Non non pas trop d’années de thérapie.. ou en tout cas pas plus que nécessaire pour prendre conscience et dénouer les nœuds habituels, la routine, rien de dramatique! 😛
    Plein d’Amour ça vaut toutes les thérapies <3

  4. Je suis tombée sur ton texte via le partage de mon père sur Facebook 🙂
    Je connaissais cette histoire mais j’ai pris plaisir à la redécouvrir via ton texte..qui me fait prendre conscience que parfois même inconsciemment, certaines personnes se poussent d’elle même au seuil de la mort pour réaliser qu’elles ont envie de vivre et de profiter de cette “expérience terrestre”. Certains en allant escalader des bâtiments sans protection et d’autres ses privant d’éléments vitaux jusqu’à ce que le corps crie.

    Pourquoi donc en arrivons-nous là? Est-ce la société qu’il faut changer? Notre façon de penser? Nous? Comment en sommes-nous arriver à oublier l’essentiel? L’amour… tant de questions, pas de réponse.. mystère

    Merci.

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